“Européennes: des gauches critiques éclatées, et qui peinent à se coordonner” (Mediapart, 23.05.2019)

Republished from: POINSSOT, Amélie. “Européennes: des gauches critiques éclatées, et qui peinent à se coordonner”. Mediapart, 14 novembre 2017.


Européennes: des gauches critiques éclatées, et qui peinent à se coordonner

Par et

Les élections européennes de 2014 avaient coïncidé avec un moment de renouveau des gauches critiques sur le continent. En Espagne, Podemos, lancé quelques mois plus tôt, créait la surprise, tandis que Syriza continuait de croître en Grèce, jusqu’à sa victoire aux législatives, début 2015 (retrouver notre article écrit à l’époque sur ces deux partis).

Cinq ans plus tard, tout a changé. La dynamique de campagne repose sur l’affrontement – problématique – entre des forces dites progressistes, dont LREM en France, et des nationalismes de droite et d’extrême droite, qui renforcent leurs assises partout en Europe. Alors que certains veulent croire que la crise économique dans la zone euro est passée, l’heure des gauches radicales est-elle derrière nous ?

« Ces partis donnent l’impression d’être un peu perdus aujourd’hui, commente Guillem Vidal, un politiste espagnol, relié à l’Institut universitaire européen de Florence. Ce qui retient l’attention, c’est leur absence gigantesque de coordination, l’absence d’un programme ou d’un manifeste en commun. »

Au parlement de Strasbourg, la grande majorité des gauches critiques élues au niveau européen sont rassemblées au sein de la GUE (Gauche unitaire européenne). Avec 52 eurodéputés dans l’hémicycle sortant, sur 751 députés, ce groupe est le cinquième de l’assemblée, à égalité avec les Verts. Rien ne dit que la GUE améliorera ce score, dimanche 26 mai au soir.

Ces forces sont aujourd’hui divisées dans chacun des pays membres. Le paysage est encore plus fragmenté qu’en 2014 et l’on retrouve, d’un contexte national à l’autre, des lignes de division parfois similaires et, partout, un manque de personnalités se détachant du lot.

Alexis Tsipras et Pablo Iglesias le 15 novembre 2014 à Madrid. © Juan Medina / Reuters.
Alexis Tsipras et Pablo Iglesias le 15 novembre 2014 à Madrid. © Juan Medina / Reuters.

En Italie, où les gauches sont dispersées et n’arrivent plus à percer depuis une dizaine d’années, les législatives de 2018 ont été à cet égard symptomatiques. Entre Potere al Popolo (groupuscule né des mouvements sociaux à Naples, proche de La France insoumise), Libres et Égaux (issu d’une scission avec le Parti démocrate) et le positionnement iconoclaste du Mouvement Cinq Étoiles, le discours de gauche critique n’était pas du tout réuni autour d’un parti ou d’une figure. Résultat, la gauche la plus radicale n’a même pas réussi à se faire élire à la Chambre des députés.

C’est d’ailleurs ce qui risque de se produire au Parlement européen, où Refondazione communista avait pourtant deux députés dans la mandature qui s’achève, élus sous la bannière formée en 2014, « L’autre Europe avec Tsipras ». En Italie, le seuil pour obtenir un siège à Strasbourg est de 4 %. Il est peu probable que la liste formée cette année par Refondazione et Sinistra italiana parvienne à le franchir. Quant à Potere al Popolo, il n’a même pas réussi à récolter le nombre de signatures nécessaires pour se présenter.

« La difficulté pour les gauches italiennes est double, souligne le politologue italien Paolo Chiocchetti, chercheur à l’université du Luxembourg. D’une part, le centre-gauche a du mal à se positionner face à la trajectoire très droitière du PD ; d’autre part, le discours protestataire s’adressant aux classes populaires, appelant à davantage de protection sociale et critiquant l’UE, est monopolisé par la Ligue et les Cinq Étoiles au gouvernement. »

Le fait que les différents partis nationaux aient des divergences au sein de la GUE n’est pas nouveau. « La GUE est une organisation fédérale, analyse Paolo Chiocchetti. Elle ne demande pas une stricte discipline de vote à Strasbourg. Cela lui a permis de tenir en son sein des positions assez différentes sur l’UE, et même d’accueillir dans son groupe des formations indépendantes comme les animalistes allemands ou néerlandais. C’est d’ailleurs le parti qui a la cohérence de vote la plus basse au Parlement européen. »

Le groupe parlementaire qui sortira des élections de dimanche prochain pourrait contenir encore davantage de contradictions qu’il n’en porte à l’heure actuelle. Le Parti de la gauche européenne, le PGE, qui forme une bonne partie des troupes de la GUE, a d’ailleurs désigné deux chefs de file pour sa campagne (et donc, en théorie, deux candidats à la succession de Jean-Claude Juncker à la présidence de la Commission) : le syndicaliste belge Nico Cué et la députée slovène Violeta Tomič.

Cette dynamique n’est toutefois pas soutenue par des poids lourds de la GUE, comme Podemos ou La France insoumise (ces deux partis n’appartenant pas au PGE). En réaction, « Maintenant le peuple » s’est formé pour rassembler La France insoumise, Podemos, le Bloco portugais, ainsi que des partenaires suédois, finlandais et danois. Au sein de la GUE, La France insoumise est en outre à couteaux tirés avec le PCF (alors qu’en 2014 ils faisaient bloc avec le Front de gauche), tandis que plusieurs formations sont de leur côté traversées par des divergences internes (Podemos en Espagne, Die Linke en Allemagne).

La principale ligne de fracture qui traverse toutes ces gauches repose sur la vision de l’Union européenne elle-même, estime Paolo Chiocchetti. L’universitaire distingue au moins quatre pôles. « Il y a tout d’abord la perspective fédéraliste portée par l’ancien ministre grec Yanis Varoufakis et son mouvement, le DiEM25, dont on ne sait encore dans quel groupe il va se retrouver [s’il obtient des élus – ndlr]. Il y a ensuite, au sein de la GUE, des formations qui sont très favorables à la construction d’une Europe sociale et à un renforcement des mécanismes de solidarité européenne, tout en étant critiques de la plupart des politiques économiques européennes. Il y en a d’autres qui sont sur la ligne plan A/plan B de Mélenchon, et qui disent, pour résumer : “l’Europe, on la change ou on la quitte”. Et il y en a, également membres de la GUE, qui sont sur une position un peu plus souverainiste, estimant qu’il faut redonner davantage de pouvoir aux États membres. »

Sans pour autant prôner ouvertement la sortie de l’Union européenne ou de la zone euro : ce discours, qui avait pris chez toute une partie des gauches européennes en 2015, pendant le bras de fer entre Bruxelles et le gouvernement Tsipras jusqu’à sa capitulation au mois de juillet, a été mis en sourdine depuis. « La monnaie unique est ce qui théoriquement devrait diviser les gauches aujourd’hui, mais ces dernières maintiennent une ambiguïté pour ne pas se fâcher avec une partie de leur électorat », poursuit le chercheur italien.

« Plusieurs de ces partis sont aussi coincés par leur appartenance, ou leur soutien, à des exécutifs nationaux. Ainsi, Podemos et le Bloco portugais ne peuvent pas adopter une position de rupture vis-à-vis de l’euro, insiste Chiocchetti. Enfin, l’idée d’une sortie de la monnaie européenne a rencontré beaucoup d’hostilité chez les soutiens intellectuels de la gauche radicale, ce qui explique pourquoi les thèmes choisis pendant la campagne de ces élections européennes portaient davantage sur la critique sociale. »

Concurrence des écolos, séisme du Brexit

De fait, les gauches qui étaient en 2015 sur une logique de rupture avec les institutions européennes sont actuellement en recul. En Grèce, l’aile frondeuse de Syriza n’a pas réussi à se faire élire aux législatives qui ont suivi la signature du mémorandum d’austérité à l’été 2015. Et aujourd’hui, les oppositions de gauche à Tsipras sont complètement éclatées entre des tendances divergentes et des personnalités aux égos incapables de s’entendre (retrouver notre récit sur les ajustements de Syriza au pouvoir et les reconfigurations que cela a entraîné en Grèce).

Il n’y a peut-être que le Parti du travail belge (PTB) qui parvient à bousculer la politique belge en continuant de plaider pour une sortie de la zone euro comme de l’UE (écouter l’entretien de Raoul Hedebouw dans les locaux de Mediapart). Emmenée par Marc Botenga, cette formation marxiste pourrait faire son entrée au parlement de Strasbourg cette année.

En Grèce comme au Portugal et en Espagne, les repères politiques de la gauche ont profondément bougé entre les dernières élections européennes et aujourd’hui. Les gauches de gouvernement ont adopté une ligne pragmatique, accepté un certain nombre de compromis, sans renier pour autant leur ancrage populaire.

Cette stratégie s’avère, pour le moment, payante. En Grèce, Syriza n’est nullement concurrencé sur sa gauche, tandis qu’à Lisbonne, le gouvernement socialiste d’Antonio Costa continue de bénéficier du soutien du Bloco. Et en Espagne, c’est un virage du PSOE sur la gauche, sous la houlette de Pedro Sánchez, qui a redonné des couleurs au camp socialiste.

La Slovène Violeta Tomič, l'une des deux chefs de file du Parti de la gauche européenne pour les élections. © PGE
La Slovène Violeta Tomič, l’une des deux chefs de file du Parti de la gauche européenne pour les élections. © PGE

Le succès du PSOE aux législatives espagnoles d’avril a tassé les résultats de la coalition Unidas Podemos, qui a aussi payé le prix de ses profondes divisions en interne sur la stratégie à mener. Les européennes ne se présentent pas beaucoup mieux, pour le mouvement de Pablo Iglesias, dans un paysage espagnol particulièrement morcelé.

« La grande différence avec 2014, explique Guillem Vidal, c’est que la concurrence à gauche est plus vive, avec des expériences transnationales comme DiEM25, mais aussi la poussée des écologistes dans certains pays et, enfin, le retour de la social-démocratie dans d’autres. »

En Espagne, le paysage à gauche s’est complexifié : après le départ de Pablo Bustinduy (que Mediapart avait déjà interviewé ici) de la tête de liste pour les européennes, Unidas Podemos présente sur sa liste un savant mélange de proches d’Iglesias (María Eugenia Rodríguez Palop), d’écologistes (Ernest Urtasun, qui siégeait avec les Verts lors du mandat sortant), de communistes (Sira Rego, venue de Izquierda Unida – IU), ou encore de tenants de l’aile anticapitaliste de Podemos (Miguel Urbán, député sortant). Au risque de dérouter ses électeurs sur la stratégie que cette coalition mènera à Bruxelles.

D’autant que de nouveaux partis se sont ajoutés dans la course. Actua, la formation lancée par l’ancien juge Baltasar Garzón et l’ex-communiste (IU) Gaspar Llamazares, s’est associée avec DiEM25, tout comme Izquierda en Positivo. Le sortant Florent Marcellesi porte les couleurs d’Equo, le parti écolo, aux scores modestes.Quant au parti animaliste Pacma, il pourrait bien prendre des voix sur la gauche, dans un pays où la question de la souffrance des animaux est un sujet très sensible. À cela s’ajoute bien sûr, comme à chaque scrutin en Espagne, une myriade de partis régionalistes, parfois ancrés à gauche, qui espèrent profiter des tensions en Catalogne pour obtenir des postes de député.

La bataille reste toutefois ouverte, et Podemos pourrait bien envoyer la première délégation, par le nombre d’élus, au sein de la GUE – et donc prétendre à la présidence du groupe. Seuls trois autres partis pourraient le concurrencer : Die Linke, Syriza et LFI (Younous Omarjee est parfois cité, dans l’entourage de Jean-Luc Mélenchon, comme possible patron de la GUE).

Autre évolution par rapport au scrutin de 2014 : en Allemagne et aux Pays-Bas, mais aussi en Belgique, la poussée annoncée des forces écolos (respectivement les Grünen, GroenLinks, et Ecolo et Groen) devrait faire de l’ombre aux partis traditionnels de la gauche radicale (respectivement Die Linke, le Parti socialiste – SP – et, dans une moindre mesure, le PTB).

Ce déplacement du curseur est-il le résultat d’un mandat marqué par une succession de crises européennes ? « La conséquence de la crise grecque, mais aussi celle du Brexit, c’est que les gauches critiques n’ont plus le courage, ni l’envie, de prendre une position très nette qui pourrait leur faire perdre des soutiens, estime Chiocchetti. La capitulation de Tsipras a brisé l’élan dans plusieurs pays. Nous sommes dans une période de stagnation au niveau des idées. »

Tout cela, dans un paysage politique européen bien plus perméable aux thèses d’extrême droite qu’en 2014. Car entretemps, l’arrivée en Europe des réfugiés des guerres en Irak et en Syrie et l’incapacité des gouvernements nationaux à s’accorder sur une politique d’accueil ont débouché sur une montée des discours xénophobes au sommet du pouvoir dans de nombreux pays. Face à cela, les gauches critiques ont peiné à promouvoir un discours alternatif efficace et à mettre en scène leurs alliances européennes comme l’ont fait, à l’inverse, les droites dures du continent grâce à une médiatisation sans précédent. Le scrutin de dimanche apparaît dès lors, pour ces gauches, comme un test sur leur capacité à rebondir dans un environnement qui leur est de plus en plus hostile.

 

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