“En Italie, le Cavaliere ne meurt jamais” (Mediapart, 14.11.2017)

Republished from: POINSSOT, Amélie. En Italie, le Cavaliere ne meurt jamais. Mediapart, 14 novembre 2017.


En Italie, le Cavaliere ne meurt jamais

14 novembre 2017 Par Amélie Poinssot

Il est pour l’instant inéligible, mais il revient. À quelques mois des élections législatives, Silvio Berlusconi profite de la victoire de la droite en Sicile pour se remettre en selle.

La Sicile a choisi la voie d’un changement réel, sérieux et constructif fondé sur l’honnêteté, la compétence et l’expérience ”, s’est félicité Silvio Berlusconi au lendemain des élections régionales du 5 novembre dans une vidéo publiée sur son compte Facebook. Le nouvel élu à la tête de l’île, Nello Musumeci, était en effet soutenu par une alliance entre la droite de Forza Italia, le parti de Berlusconi, et les deux formations d’extrême droite que sont la Ligue du Nord et Fratelli d’Italia. Il a recueilli près de 40 % des voix. Berlusconi lui-même s’était fortement impliqué dans cette campagne. Le Mouvement 5 Étoiles (M5S) a réalisé de son côté le score honorable de 34,7 % des voix, tandis que le Parti démocrate (PD), qui avait pourtant réussi à s’imposer en 2012 dans ce fief de droite, a poursuivi le déclin observé ailleurs dans le pays depuis les municipales partielles de juin 2016 et juin 2017, ne totalisant que 18,7 % des suffrages.

S’approprier la victoire sicilienne est une façon, pour l’ancien président du Conseil italien aujourd’hui âgé de 81 ans, d’opérer un surprenant retour sur la scène politique italienne alors qu’il ne peut pas se présenter aux législatives du printemps prochain en raison de sa condamnation en 2013 pour fraude fiscale. S’il espère qu’un arrêt de la Cour européenne des droits de l’homme, attendu pour la fin de l’année, le remettra dans le jeu, il reste peu probable qu’il puisse se présenter. Le Cavaliere n’en demeure pas moins un personnage clef du prochain scrutin et les analystes politiques de tous bords ont vu dans les jours qui ont suivi la victoire de la droite en Sicile un signe précurseur de ce qui pourrait se passer au printemps.

Au-delà de la transposition un peu artificielle d’un résultat régional sur un scrutin national, deux éléments viennent, de fait, favoriser un retour en force de Berlusconi. Le premier, c’est la nouvelle loi électorale italienne votée fin octobre. Le deuxième, c’est l’échec persistant de l’ancien président du Conseil Matteo Renzi à réunir les troupes du PD autour de lui.

La nouvelle loi électorale, baptisée Rosatellum, favorise en effet les partis acceptant de nouer des coalitions électorales et met du coup le Cavaliere dans une position pivot pour réunir à droite. C’est ce que souligne le chercheur italien en sciences politiques Paolo Chiocchetti : “ Si les problèmes judiciaires et moraux ont atteint la popularité de Silvio Berlusconi, ce dernier reste central pour créer une coalition viable à droite. La Ligue du Nord est en train de connaître un grand essor mais il lui est difficile de capter des voix dans le centre et le sud du pays, même si son leader, Matteo Salvini, a totalement abandonné l’agenda régionaliste : il veut créer un parti sur le modèle du FN français, qui soit présent dans tout le pays, qui soit concentré sur la lutte contre l’immigration et l’euroscepticisme. Fratelli d’Italia, de son côté, est trop faible pour conduire la coalition. Le rôle principal revient donc à Forza Italia.

Venu remplacer la précédente loi électorale invalidée par la Cour constitutionnelle, le nouveau texte, qui combine représentation proportionnelle et scrutin majoritaire à un tour, est censé faciliter l’établissement d’une majorité commune au Sénat et à la Chambre des députés. Il n’est pas du tout favorable aux partis qui refusent les alliances, comme le M5S. Mais il est assez souple pour permettre toutes les recompositions possibles après les élections, remarque Paolo Chiocchetti : “ Les coalitions électorales constitueront des alliances utilitaristes pour gagner le scrutin ; les partis ne sont pas tenus d’avoir un programme commun. Il est probable que l’on assiste à une recombinaison à l’intérieur du Parlement après les élections. Des députés PD et Forza Italia pourraient ainsi former un gouvernement centriste ensemble. ” C’est ce que l’on appelle, dans la tradition politique italienne, le trasformismo – une pratique qui a permis à plusieurs reprises de bloquer la route de l’exécutif aux partis considérés comme “ extrêmes ”.

L’autre élément qui offre un boulevard à Berlusconi, c’est la faiblesse du camp d’en face, comme le souligne le politologue Ilvo Diamanti. “ Son principal facteur de force est la faiblesse de la gauche et des autres partis. Mais c’est aussi d’avoir réussi à ne plus incarner l’ennemi : il n’est plus aussi clivant qu’auparavant. Il constitue aujourd’hui un point de référence, car il n’y a pas de coalition possible à droite sans lui.

Tous les analystes interrogés le soulignent, le PD de Matteo Renzi fait aujourd’hui pâle figure. Le leadership de l’ancien président du Conseil est de plus en plus remis en cause. Il y a d’abord eu la scission de l’aile gauche, qui a formé le “ Mouvement démocratique progressiste ”. Puis il y a eu le référendum perdu – référendum qu’il avait lui-même tourné en plébiscite de sa personne. Gianfranco Pasquino, professeur émérite de sciences politiques à l’université de Bologne, est sévère : “ Matteo Renzi est quelqu’un qui divise, il ne réunit pas autour de sa personne. Il est responsable de la débâche actuelle du parti. Il a eu beaucoup de pouvoir et il n’en a rien fait de bon.

On assiste en outre depuis quelques semaines à de plus en plus de prises de position critiques vis-à-vis de l’ancien président du Conseil de la part de membres du PD. Ils sont aussi de plus en plus nombreux à vouloir tendre la main à d’autres forces de gauche, comme l’ancien maire de Milan Giuliano Pisapia ou les gens du Mouvement démocratique progressiste, alors que Renzi, de son côté, tient une position plutôt isolationniste. Mais là où l’on pourrait espérer une recomposition à gauche, Paolo Chiocchetti reste prudent. “ Les personnes qui ont fait scission au sein du PD sont souvent des opposants personnels à Renzi, ils n’ont pas vraiment de liens avec la gauche radicale.

Le M5S, une alternative à l’abstention

Le Parti démocrate sera-t-il capable, à l’image de Forza Italia, de bâtir une coalition à gauche ? Pour l’heure, Giuliano Pisapia, avec son nouveau parti, Campo progressista, n’a pas décidé s’il allait rejoindre une coalition avec le PD ou s’il allait fonder sa propre alliance. “ D’un point de vue numérique, la gauche à la gauche du PD peut rassembler aujourd’hui 10 % des voix, souligne Gianfranco Pasquino. *Mais ce ne sont pas pour l’heure des formations qui s’entendent entre elles, donc il est compliqué d’imaginer ce que cela peut donner électoralement. Il est possible par ailleurs que certains secteurs de la gauche négocient avec le Mouvement 5 Étoiles, car ils convergent sur certains points. Notamment la volonté d’instaurer un revenu universel pour tous les citoyens italiens, le souci de faire diminuer les inégalités et les préoccupations environnementales. Mais ils ont parallèlement de grandes divergences sur l’Union européenne… *”

Le M5S est très critique vis-à-vis des institutions européennes et de la monnaie unique, au sujet de laquelle il a proposé, en septembre dernier, un référendum. Et officiellement, le mouvement fondé par l’humoriste Beppe Grillo est hostile à tout rapprochement avec d’autres formations. “ Le Mouvement 5 Étoiles ne peut s’allier avec aucun parti puisque sa raison d’être est précisément de s’opposer à tous les autres, estime Ilvo Diamanti. Il se définit lui-même comme un “non-parti” et tire son succès du malaise de la politique traditionnelle, du malaise de la démocratie. » Le M5S s’est d’ailleurs montré très hostile à la nouvelle loi électorale, dans laquelle il a vu un “ *coup d’État institutionnel *”. Lors du vote, les sénateurs du mouvement ont même, en guise de protestation, voté les yeux fermés ou recouverts d’un bandeau.

Mais le Mouvement 5 Étoiles est loin d’avoir dit son dernier mot. En progression constante depuis deux ans, après avoir conquis de grandes mairies comme Rome et Turin, l’expérience – parfois chaotique – du pouvoir ne semble pas pour l’heure lui porter préjudice. Le mouvement se présente habilement comme une alternative à l’abstention. “ Le résultat en Sicile montre que nous sommes en train de bien travailler, a déclaré celui qui est aujourd’hui leader du M5S, Luigi Di Maio, dans une interview au Corriere della Sera, le 7 novembre. En cinq ans, nous avons doublé nos voix et dans quelques mois, ce 35 % peut passer à 40 %. Le vrai défi sera d’impliquer ceux qui ne votent plus. […] Maintenant, le but est de parler avant tout à ceux qui s’abstiennent de voter. Nous ne voulons pas les convaincre, nous voulons les impliquer.

Cette stratégie est payante, selon Ilvo Diamanti. “ De fait, l’abstention favorise les partis enracinés sur le territoire. En Sicile, les enquêtes d’opinion ont montré que la droite progressait avec la baisse de la participation électorale. Lorsque la participation augmente, en revanche, elle s’exprime à travers les voix au M5S.

Mais le M5S pourrait aussi faire les frais de la stratégie de rapprochement des deux grands partis, prompts à stigmatiser la formation antipartis comme “ populiste ”, quand ils seraient les “ pro-européens ”. Le 28 septembre dernier, à l’occasion d’une rencontre à Rome avec Joseph Daul, le président du Parti populaire européen (PPE) qui rassemble les forces de droite au Parlement européen, Berlusconi s’est ainsi présenté comme un rempart au populisme. “ En tant que président de Forza Italia, la première force du PPE, je me sens fortement responsable de rassembler les modérés et de les amener à la victoire ”, a-t-il déclaré, ajoutant : “ *Cela doit se faire au sein d’un centre cohérent, ancré dans les valeurs chrétiennes, libéral et européen. *” Un comble de la part d’un homme aujourd’hui allié à deux partis d’extrême droite.

Quant à ses innombrables casseroles judiciaires (abus de pouvoir, prostitution de mineure, fraude fiscale, faits de corruption, financement illicite d’un parti politique…), elles ne semblent pas peser tant que ça sur sa popularité. “ Berlusconi est à l’image de notre société, une société qui n’est pas très exigeante en matière de moralité et qui tolère la corruption en politique, explique Gianfranco Pasquino. *Il est celui qui a de l’argent, il bénéficie d’une forte exposition médiatique, il est capable de faire d’excellentes campagnes électorales, il a les idées originales que la gauche n’a pas… Au fond, il reste un leader, même s’il n’est pas éligible cette fois-ci. *”

Attention toutefois à ne pas prendre la Sicile pour modèle de ce qui va se passer au printemps, prévient l’universitaire, qui alimente régulièrement la presse italienne de ses chroniques. “ La Sicile n’est pas un laboratoire de l’Italie. Elle a ses traditions politiques propres, et le centre droit y a toujours été très fort. Par ailleurs, nous avons quelques mois de campagne électorale devant nous. Les partis peuvent faire des erreurs, des idées nouvelles peuvent émerger… Et l’électorat est très volatil. Un tiers des électeurs se décident dans la dernière semaine précédant le vote ! ” Cette campagne annoncée depuis le départ de Matteo Renzi de la présidence du Conseil, il y a un an, promet donc quelques surprises, même si les thèmes semblent d’ores et déjà imposés par les agendas des forces en présence. Ils tourneront autour du marché du travail, des impôts etde l’immigration.

Leave a Reply